Ashforth et Kreiner proposent un cadre théorique pour comprendre comment les travailleurs exerçant des métiers stigmatisés (dirty work) parviennent à construire et maintenir une identité positive. Leur modèle identifie trois familles de stratégies : le recadrage, le recentrage et la comparaison sociale descendante.
« Comment pouvez vous faire ce travail ? » Cette question, que les travailleurs des métiers stigmatisés entendent régulièrement, révèle le défi identitaire auquel ils font face. Ashforth et Kreiner publient en 1999 cet article fondateur dans l'Academy of Management Review pour proposer un cadre théorique systématique. Leur point de départ est simple : si ces métiers sont si dévalorisés, pourquoi observe t on que beaucoup de travailleurs qui les exercent affichent néanmoins un niveau élevé d'estime de soi professionnelle ? Quels mécanismes psychologiques et sociaux rendent cela possible ?
Les auteurs distinguent trois formes de stigmatisation professionnelle. La souillure physique concerne les métiers impliquant un contact avec la saleté, les déchets, la mort ou les substances répugnantes (éboueurs, employés de morgue, agents d'entretien). La souillure sociale concerne les métiers impliquant une position de servitude ou un contact avec des populations stigmatisées (agents de sécurité, travailleurs sociaux dans certains contextes). La souillure morale concerne les métiers perçus comme éthiquement discutables (recouvrement de dettes, industrie du tabac). Chaque type de souillure appelle des stratégies de protection identitaire spécifiques.
Le modèle identifie trois familles de stratégies. Le recadrage consiste à transformer la signification du travail : la collecte de déchets devient « protection de l'environnement », la garde de prison devient « contribution à la sécurité publique ». Le recentrage consiste à mettre en avant les aspects non stigmatisés du travail : un employé de pompes funèbres insiste sur la dimension d'accompagnement des familles plutôt que sur le contact avec les corps. La comparaison sociale descendante consiste à se comparer à des groupes perçus comme encore moins favorisés : « au moins, nous, on a un travail stable ».
Un résultat clé est que ces stratégies ne sont pas purement individuelles : elles sont soutenues et renforcées par le groupe professionnel. Les travailleurs des métiers stigmatisés développent des cultures occupationnelles fortes, caractérisées par une solidarité interne élevée, des rituels de valorisation mutuelle, et une distance sociale vis à vis de l'extérieur. Ce « cercle protecteur » du groupe est essentiel : sans lui, les stratégies individuelles s'effritent face à la dévalorisation ambiante.
Le cadre d'Ashforth et Kreiner acquiert une pertinence nouvelle à l'ère de l'IA. Certains travailleurs vivent une forme moderne de « dirty work symbolique » : leur travail n'est pas sale au sens physique, mais il est dévalorisé parce qu'une machine le fait « aussi bien ». Le rédacteur web dont les textes sont comparés à ceux de ChatGPT, le traducteur concurrencé par DeepL, le graphiste face à Midjourney : tous peuvent mobiliser des stratégies de recadrage et de recentrage pour maintenir une identité positive. Cela nous renvoie à la question du travailleur du clic posée par Antonio Casilli.
Si certains métiers dans votre organisation sont dévaloriés par comparaison avec ce que l'IA accomplit, intervenez activement. Ne laissez pas la dévalorisation symbolique s'installer par défaut. Créez des occasions de valorisation collective : récompenses, témoignages, communication interne mettant en avant la dimension irréductiblement humaine de ces métiers. Le groupe professionnel protège l'identité, mais seulement si l'organisation ne le laisse pas s'isoler.
Kreiner et al. (2006). Where Is the "Me" among the "We"? Identity Work and the Search for Optimal Balance
Ashforth et al. (1989). Social identity theory and the organization
Ashforth et al. (2007). Normalizing Dirty Work: Managerial Tactics for Countering Occupational Taint
Référence: Ashforth, B. E., & Kreiner, G. E. (1999). "How can you do it?": Dirty work and the challenge of constructing a positive identity. *Academy of Management Review*, 24(3), 413–434. https://doi.org/10.5465/amr.1999.2202129
Vos outils technologiques ont une politique. Vous ne le saviez pas encore ?
Fagonner son travail : les salaries qui transforment leur poste de l'interieur
Vous l’avez déjà entendu, ce fameux "C’est trop cher". Mais que cache réellement cette remarque ?
Se rendre inutile est l'une des qualités les plus subtiles d'un leadership réussi
Ce biais permet de maintenir l'engagement des utilisateurs
Vos outils technologiques ont une politique. Vous ne le saviez pas encore ?
L'entretien comprehensif : la methode qualitative qui donne la parole aux gens
Vivre ensemble mais seuls : le paradoxe de l'individualisme contemporain
L’expérience client repose sur une connexion émotionnelle, une constance irréprochable et un équilibre harmonieux entre humain et digital.
Les récompenses variables peuvent être comparées aux machines à sous.
Le leadership efficace est moins une question de pouvoir formel qu'une compétence relationnelle