Snow et Anderson documentent les pratiques de travail identitaire chez les personnes sans domicile fixe, montrant que même dans des conditions de dénuement extrême, les individus déploient des efforts actifs pour construire et maintenir une identité positive. Cette étude fondatrice a élargi le concept de travail identitaire bien au delà des contextes organisationnels.
Avant Snow et Anderson, le travail identitaire était étudié principalement dans des contextes professionnels relativement privilégiés. Leur étude de 1987 effectue un déplacement radical en observant les pratiques identitaires de personnes sans domicile fixe à Austin, Texas. Cette population fait face à un défi identitaire extrême : la société leur impose un stigmate puissant (le « sans abri » est perçu comme un échec), et ils disposent de très peu de ressources matérielles pour construire une image positive. Observer comment ils y parviennent malgré tout éclaire les mécanismes fondamentaux du travail identitaire.
Les chercheurs ont passé plusieurs mois sur le terrain, accompagnant des personnes sans domicile dans leur quotidien. Cette immersion prolongée leur a permis d'observer directement les pratiques de construction identitaire en situation naturelle : les conversations entre pairs, les interactions avec les institutions, les auto-présentations face aux inconnus. L'approche ethnographique offre une profondeur descriptive que les questionnaires ne peuvent atteindre, en capturant les détails des micro-pratiques quotidiennes par lesquelles l'identité est construite et défendue.
Snow et Anderson identifient trois catégories principales de travail identitaire verbal :
La distanciation : les individus se distinguent verbalement des « autres sans abri » (« je ne suis pas comme eux, moi c'est temporaire »).
L'embrassement : certains adoptent et revendiquent l'identité de sans abri en la reformulant positivement (« je suis un homme libre, sans attaches »).
Le fictionnement : la construction de récits biographiques alternatifs qui présentent une version plus favorable de soi (un passé glorieux, des projets d'avenir ambitieux).
Ces trois catégories ne sont pas exclusives et peuvent coexister chez un même individu.
L'intérêt de cette étude dépasse largement la population étudiée. En observant le travail identitaire dans des conditions extrêmes, Snow et Anderson révèlent des mécanismes qui opèrent partout, y compris dans les organisations les plus ordinaires. La distanciation (« je ne suis pas comme mes collègues qui n'utilisent pas l'IA »), l'embrassement (« je suis un early adopter »), le fictionnement (« dans six mois, je serai expert en IA ») : ces tactiques se retrouvent dans n'importe quel open space en période de transformation. Cet article a ouvert la voie à des décennies de recherche sur le travail identitaire dans des contextes variés : professions stigmatisées, travailleurs précaires, employés en reconversion, professionnels face à la technologie. Son apport fondamental est de montrer que le travail identitaire n'est pas un luxe réservé aux professionnels à haute identité : c'est un besoin humain fondamental qui s'exprime dans toutes les conditions, y compris les plus défavorables. Ne sous estimez jamais le besoin fondamental de vos collaborateurs de maintenir une identité positive, même dans les situations les plus déstabilisantes. Quand l'IA remet en question la valeur de leur travail, ils déploieront des tactiques identitaires (distanciation, recadrage, récits alternatifs) que vous devez reconnaître pour ce qu'elles sont : non pas des signes de résistance irrationnelle, mais des efforts sains pour préserver leur dignité professionnelle.
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Référence : Snow, D. A., & Anderson, L. (1987). Identity work among the homeless: The verbal construction and avowal of personal identities. American Journal of Sociology, 92(6), 1336–1371. https://doi.org/10.1086/228668
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