Brown, Colville et Pye proposent un examen critique du concept de sensemaking dans les études organisationnelles. Leur analyse dans Organization Studies montre que le concept, victime de son succès, est souvent utilisé de manière vague ou tautologique, et plaident pour un retour à ses propriétés distinctives.
Le sensemaking est devenu l'un des concepts les plus cités dans les études organisationnelles. Mais cette popularité s'accompagne d'un risque : à force d'être invoqué pour tout et n'importe quoi, le concept perd sa capacité à discriminer, à surprendre et à éclairer. Brown, Colville et Pye observent que dans de nombreuses publications récentes, « sensemaking » est devenu un simple synonyme d'interprétation ou de compréhension, vidé de ses propriétés spécifiques. Leur article est un appel à la rigueur conceptuelle.
Les auteurs commencent par clarifier ce que le sensemaking n'est pas. Ce n'est pas une théorie de la décision (il ne s'agit pas de choisir la meilleure option). Ce n'est pas une théorie de l'interprétation en général (toute interprétation n'est pas du sensemaking). Ce n'est pas un simple processus cognitif individuel (il est fondamentalement social et incarné). Ce n'est pas non plus un processus qui ne se déclenche que dans les crises (il est continu, bien qu'intensifié par les perturbations). En éliminant ces confusions fréquentes, les auteurs restaurent la spécificité du concept.
L'article revient aux sept propriétés identifiées par Weick (1995) et les confronte à vingt ans de développements empiriques et théoriques. Les auteurs montrent que certaines propriétés ont été bien développées dans la littérature (le caractère rétrospectif, la dimension sociale) tandis que d'autres restent sous exploitées (la dimension énactive, le lien avec l'identité). Ils plaident pour un rééquilibrage de l'attention vers les propriétés les moins développées, qui sont précisément celles qui rendent le concept le plus distinctif.
Une critique récurrente du sensemaking est sa difficulté d'opérationnalisation dans la recherche empirique. Comment observe t on un processus qui est à la fois cognitif, social, rétrospectif et continu ? Les auteurs ne prétendent pas résoudre ce problème, mais ils proposent des pistes méthodologiques : études longitudinales, analyses de discours en temps réel, ethnographies de situations de crise, études de cas processuelles. Ils critiquent les études transversales par questionnaire qui prétendent mesurer le sensemaking par des échelles standardisées. Ils concluent que le sensemaking reste un concept pertinent et puissant, à condition d'être utilisé avec rigueur. Dans le contexte actuel de transformation numérique et d'introduction de l'IA, le sensemaking offre un cadre pour comprendre comment les individus et les collectifs construisent du sens face à des technologies opaques et évolutives. Mais cette application n'est féconde que si le concept conserve ses propriétés distinctives : rétrospection, énaction, sociabilité, ancrage identitaire. Ne laissez pas le mot « sensemaking » devenir un mot creux dans votre vocabulaire managérial. Si vous l'utilisez, donnez lui un contenu précis : il s'agit du processus par lequel vos équipes construisent une interprétation partagée d'une situation ambiguë et la transforment en capacité d'action. Quand vous détectez que ce processus est bloqué (confusion persistante, rumeurs contradictoires, inaction prolongée), c'est un signal qu'il faut intervenir en fournissant des indices, des cadres et des espaces de dialogue.
Weick (2012). Organized Sensemaking: A Commentary on Processes of Interpretive Work
Weick (2020). *Sensemaking, Organizing, and Surpassing: A Handoff
Weick et al. (2005). *Organizing and the Process of Sensemaking
Référence : Brown, A. D., Colville, I., & Pye, A. (2015). Making sense of sensemaking in organization studies. Organization Studies, 36(2), 265–277. https://doi.org/10.1177/0170840614559259
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