Hervé Laroche publie dans Sociologie du Travail la première recension francophone approfondie de l'ouvrage de Weick sur le sensemaking. Ce texte a joué un rôle clé dans l'introduction du concept dans la recherche francophone en sciences de gestion et en sociologie des organisations.
En 1996, le concept de sensemaking est quasiment inconnu dans la recherche francophone en management et en sociologie des organisations. Le livre de Weick, publié en anglais chez Sage, est dense, peu conventionnel dans sa forme, et résiste aux résumés simples. Hervé Laroche, professeur de stratégie à ESCP Europe, publie dans Sociologie du Travail une recension qui ne se contente pas de présenter le livre : elle le traduit conceptuellement pour un public formé dans la tradition francophone. Ce geste de médiation intellectuelle a contribué à l'adoption progressive du concept dans la recherche en gestion de langue française.
Le défi de Laroche est de restituer une pensée qui refuse la linéarité. Weick n'argumente pas de manière hypothético-déductive : il procède par accumulation d'exemples, par reformulations successives, par mises en perspective inattendues. Laroche rend compte de cette démarche en présentant les sept propriétés du sensemaking, les occasions qui le déclenchent, et les substances sur lesquelles il opère, tout en soulignant ce qui distingue cette approche des cadres théoriques familiers au lectorat francophone (analyse stratégique de Crozier, sociologie de la traduction de Callon et Latour).
Laroche identifie des points de convergence et de divergence entre Weick et la tradition française. Comme Crozier, Weick s'intéresse au pouvoir et aux jeux d'acteurs. Comme les sociologues de la traduction, il s'intéresse aux processus de construction sociale de la réalité. Mais contrairement à ces traditions, Weick place l'action individuelle et la psychologie sociale au cœur de son analyse, là où la tradition française privilégie les structures et les dispositifs. Cette comparaison permet au lecteur francophone de situer le sensemaking dans son propre paysage intellectuel.
Laroche ne se contente pas d'une présentation admirative. Il identifie des limites dans la démarche de Weick : un manque de considération pour les dimensions structurelles et institutionnelles, une tendance à surestimer la créativité des acteurs face aux contraintes, et une difficulté à rendre opérationnelles des propositions théoriques souvent formulées à un haut niveau d'abstraction. Ces critiques constructives ont alimenté les travaux ultérieurs qui ont cherché à rendre le sensemaking plus applicable dans la recherche empirique.
Vingt-cinq ans après sa publication, cette recension reste citée dans les travaux francophones qui mobilisent le concept de sensemaking. Elle a ouvert la voie à une appropriation francophone du concept qui s'est ensuite développée dans des recherches sur la gestion de crise, la conduite du changement et, plus récemment, sur les transformations numériques. Laroche a montré qu'un concept théorique ne se transfère pas mécaniquement d'une langue à l'autre : il doit être réinterprété dans le contexte intellectuel d'accueil.
Si vous souhaitez introduire un nouveau cadre de pensée dans votre organisation (par exemple, la notion de sensemaking pour accompagner une transformation), ne vous contentez pas de le présenter tel quel. Traduisez le dans le langage et les préoccupations de votre audience. Ce travail de « traduction managériale » est ce qui transforme un concept abstrait en outil opérationnel.
Viktorelius et al. (2025). Talking about Machines: Discursive Sensemaking and Workplace Learning in the Age of AI
Weick (2020). Sensemaking, Organizing, and Surpassing: A Handoff
Référence : Laroche, H. (1996). Karl E. Weick (1995), Sensemaking in Organizations, Sage, Thousand Oaks, Californie [Recension]. Sociologie du Travail, 38(2), 225–232. https://doi.org/10.3406/sotra.1996.2274
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