Dominique Boullier examine comment le tournant de l'intelligence artificielle transforme le champ des humanités numériques. L'auteur montre que l'IA ne constitue pas seulement un nouvel outil pour les chercheurs en sciences humaines, mais une perturbation épistémologique qui oblige à repenser les fondements mêmes de la discipline.
Les humanités numériques (digital humanities) se sont constituées comme un champ interdisciplinaire qui applique les méthodes computationnelles aux objets traditionnels des sciences humaines : textes littéraires, archives historiques, corpus linguistiques, patrimoine culturel. Boullier observe que ce champ, déjà habitué aux controverses méthodologiques, fait face à un nouveau défi avec l'émergence de l'IA générative. Les outils qui analysaient les textes sont désormais capables d'en produire, brouillant la frontière entre sujet d'étude et instrument d'analyse.
L'auteur argumente que l'IA générative pose un problème épistémologique spécifique aux humanités numériques. Quand un modèle de langage peut produire des textes indistinguables de ceux d'un auteur humain, que devient l'analyse littéraire ? Quand l'IA peut synthétiser des archives historiques, quel statut accorder à cette synthèse ? La question n'est plus seulement « comment utiliser l'IA pour étudier la culture ? » mais « que signifie étudier la culture à l'ère de l'IA ? ». Ce questionnement touche aux fondements mêmes de l'herméneutique et de l'interprétation.
Boullier cartographie en boussole les positions au sein du champ. Les enthousiastes voient l'IA comme une extension des méthodes computationnelles existantes, offrant de nouvelles possibilités d'analyse à grande échelle. Les critiques dénoncent une forme de réductionnisme technologique qui appauvrit la complexité des objets culturels. Les pragmatiques cherchent un usage raisonné qui exploite les capacités de l'IA tout en maintenant les exigences interprétatives propres aux sciences humaines. Ces positions reflètent des conceptions différentes de ce que sont les humanités numériques et de ce qu'elles devraient être.
Au delà du débat épistémologique, Boullier identifie des enjeux identitaires pour les praticiens du champ. Les chercheurs en humanités numériques ont construit leur identité professionnelle à l'intersection de l'informatique et des sciences humaines. L'IA modifie cette intersection en introduisant un troisième terme : la machine qui produit, et pas seulement qui analyse. Cette modification oblige les chercheurs à repositionner leur identité : sont ils des utilisateurs d'outils, des critiques de la technologie, des médiateurs entre disciplines, ou des gardiens de l'interprétation humaine ?
Les tensions observées dans les humanités numériques se retrouvent dans toute organisation « de savoir » confrontée à l'IA : universités, centres de recherche, cabinets de conseil, agences de communication. Dans chaque cas, la même question se pose : comment intégrer un outil qui ne se contente pas d'assister le travail mais qui en produit une version autonome ? La réponse ne peut pas être uniquement technique : elle engage une réflexion identitaire et épistémologique sur la nature même de l'activité professionnelle. Si votre organisation produit du savoir, de la création ou de l'analyse, posez vous collectivement la question : que signifie notre travail quand l'IA peut en produire une version automatisée ? Cette question n'est pas une menace : c'est une occasion de clarifier ce qui, dans votre activité, relève de la production routinière et ce qui relève du jugement, de l'interprétation et de la créativité authentique.
Schmitt et al. (2024). Generative AI in the Software Engineering Domain: Tensions of Occupational Identity and Patterns of Identity Protection
Ashforth et al. (1999). "How Can You Do It?": Dirty Work and the Challenge of Constructing a Positive Identity
Scarbrough et al. (2024). The AI of the Beholder: Intra-professional Sensemaking of an Epistemic Technology
Référence : Boullier, D. (2024). Digital humanities and the AI turn.
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