Jean-Claude Kaufmann propose dans cet ouvrage une théorie de l'identité comme construction active et permanente. Contre l'idée d'une identité essentielle à découvrir, il montre que l'identité est une invention continue, un bricolage quotidien fait de récits, de projections et de négociations avec l'entourage.
Kaufmann s'oppose frontalement à l'idée qu'il existerait une « vraie identité » cachée au fond de chacun, qu'il suffirait de découvrir. Cette vision essentialiste, popularisée par le développement personnel (« trouvez votre vrai moi »), est selon lui une illusion rassurante. L'identité n'est pas un trésor enfoui : c'est une construction permanente, un processus sans fin ni fond. L'individu ne découvre pas qui il est : il l'invente à travers ses actions, ses récits et ses interactions. Cette invention n'est pas un mensonge : c'est le mode d'existence normal de l'identité humaine.
Kaufmann décrit l'invention de soi comme un processus à trois dimensions.
La dimension narrative : l'individu se raconte des histoires sur lui même qui donnent cohérence à son parcours.
La dimension projective : il anticipe qui il veut devenir et oriente ses actions en conséquence.
La dimension interactionnelle : ses tentatives identitaires sont validées ou invalidées par l'entourage, ce qui l'oblige à ajuster son invention.
Ces trois dimensions sont en interaction permanente et produisent un flux identitaire continu, jamais définitivement stabilisé.
L'invention de soi n'est pas un acte créé ex nihilo : elle utilise des matériaux disponibles. Les modèles culturels (images médiatiques, récits littéraires, figures exemplaires), les rôles sociaux proposés (professionnel, parent, citoyen), les retours de l'entourage (compliments, critiques, attentes), et les objets (vêtements, possessions, outils de travail) constituent la matière première de l'invention identitaire. La richesse ou la pauvreté de ces matériaux affecte directement la qualité de l'invention. Un environnement qui offre peu de modèles produit des identités étroites.
Kaufmann note que la contrepartie de la liberté d'invention est la fragilité. Si l'identité n'est pas un donné stable mais une construction permanente, elle peut s'effondrer quand les conditions de sa maintenance disparaissent. Un changement de contexte radical (perte d'emploi, déménagement, transformation technologique) peut priver l'individu des matériaux et des validations sur lesquels reposait son invention identitaire, le confrontant à un vide angoissant. L'IA constitue potentiellement un tel changement de contexte pour de nombreux professionnels.
Si l'identité est une invention permanente, alors les organisations ne peuvent pas présupposer que leurs membres ont une identité professionnelle stable sur laquelle s'appuyer. En période de transformation, l'identité doit être réinventée, et cette réinvention nécessite des ressources : des modèles accessibles, des récits crédibles du futur, des espaces de validation sociale, et du temps. Les organisations qui ne fournissent pas ces ressources condamnent leurs membres à une réinvention solitaire et anxiogène.
Si l'identité professionnelle est une invention permanente et non un donné stable, alors votre rôle de manager en période de transformation est de fournir des ressources pour cette réinvention : des modèles de rôle concrets, des récits de trajectoires réussies, des espaces de validation entre pairs, et du temps pour l'exploration. L'identité ne se reconstruit pas dans l'urgence : elle a besoin d'un terreau favorable.
Brown (2017). Identity Work and Organizational Identification
Ibarra et al. (2010). Identity As Narrative: Prevalence, Effectiveness, and Consequences of Narrative Identity Work in Macro Work Role Transitions
Lepisto et al. (2015). Identity Work within and beyond the Professions: Toward a Theoretical Integration and Extension
Référence : Kaufmann, J.-C. (2004). L'invention de soi : une théorie de l'identité. Armand Colin.
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