Dans ce commentaire, Weick précise la distinction entre le sensemaking et la simple interprétation, en insistant sur la dimension organisée et orientée vers l'action du processus. Il montre que le sensemaking ne se réduit pas à comprendre une situation : il implique de la transformer par l'action collective.
À force d'être cité, le concept de sensemaking a parfois perdu sa précision originelle. Weick observe que de nombreux chercheurs l'utilisent comme simple synonyme d'interprétation ou de construction de signification. Dans ce commentaire publié dans Human Relations, il entreprend un travail de clarification conceptuelle en revenant sur ce qui distingue fondamentalement le sensemaking d'autres processus cognitifs. Le sensemaking n'est pas une activité contemplative : c'est un processus enchâssé dans l'action, qui se déclenche quand le flux de l'expérience est interrompu et qui vise à restaurer la capacité d'agir.
Le terme « organisé » dans le titre n'est pas anodin. Weick insiste sur le fait que le sensemaking en contexte organisationnel est contraint par les structures, les rôles, les routines et les relations de pouvoir. On ne fait pas sens n'importe comment ni n'importe où. Les organisations fournissent des cadres interprétatifs (frames), des vocabulaires, des récits canoniques et des procédures qui canalisent le processus de sensemaking. Cette canalisation est à la fois une ressource (elle réduit l'ambiguïté) et une contrainte (elle peut empêcher de voir ce qui ne rentre pas dans les cadres existants).
Weick accorde une place centrale au langage dans le processus de sensemaking. Ce n'est pas que les mots décrivent un sens préexistant : c'est qu'ils le constituent. Nommer une situation (« c'est une crise », « c'est une opportunité », « c'est une restructuration ») n'est pas un acte neutre de description, c'est un acte performatif qui oriente l'action collective dans une direction plutôt qu'une autre. Les narrations que les membres d'une organisation se racontent ne sont pas des reflets passifs de la réalité : elles sont des outils actifs de coordination.
Ce commentaire aborde aussi les conditions de l'échec du sensemaking. Quand les cadres interprétatifs existants sont inadéquats et que les membres de l'organisation continuent malgré tout à les appliquer, le résultat est un « effondrement cosmologique » : une perte totale de repères qui peut avoir des conséquences catastrophiques. Weick rappelle l'exemple du désastre de Mann Gulch (1949), où des pompiers forestiers ont péri parce qu'ils n'ont pas réussi à abandonner à temps leurs routines devenues inadaptées face à un feu qui ne correspondait à aucun de leurs cadres habituels. Weick conclut en rappelant que la qualité du sensemaking organisationnel dépend de la diversité des perspectives mobilisées, de la tolérance à l'ambiguïté, et de la capacité à suspendre temporairement les catégories habituelles pour laisser émerger de nouvelles lectures. Les organisations qui cultivent ces qualités sont plus résilientes face aux perturbations, qu'elles soient technologiques, économiques ou sanitaires.
Surveillez le langage que votre équipe utilise pour décrire les transformations en cours.
Les mots choisis ne sont pas neutres : ils orientent l'action. Si vos collaborateurs parlent systématiquement de « menace » et de « remplacement » à propos de l'IA, ils agiront en conséquence. Proposez d'autres vocabulaires (« outil », « partenaire », « amplificateur ») et observez comment cela modifie les comportements. Le langage est un levier managérial sous estimé.
Viktorelius et al. (2025). Talking about Machines: Discursive Sensemaking and Workplace Learning in the Age of AI
Gioia et al. (1991). Sensemaking and Sensegiving in Strategic Change Initiation
Laroche (1996). Karl E. Weick (1995), Sensemaking in Organizations, Sage, Thousand Oaks, Californie
Référence : Weick, K. E. (2012). Organized sensemaking: A commentary on processes of interpretive work. Human Relations, 65(1), 141–153. https://doi.org/10.1177/0018726711424235
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