Lepisto, Crosina et Pratt proposent une intégration théorique du concept de travail identitaire en montrant qu'il ne se limite pas aux professions traditionnelles. Leur modèle étendu révèle que tout travailleur, quelle que soit sa position, engage des efforts actifs pour construire, maintenir et réviser son identité professionnelle.
Le travail identitaire (identity work) a d'abord été étudié dans le contexte des professions à forte identité : médecins, avocats, architectes, militaires. Ces professions offrent des cadres identitaires clairs, des trajectoires de socialisation définies, et des frontières symboliques bien marquées. Mais Lepisto, Crosina et Pratt observent que ce focus sur les professions traditionnelles a laissé dans l'ombre une question fondamentale : les travailleurs hors de ces cadres prestigieux engagent ils un travail identitaire comparable ? Et si oui, quelles formes prend il quand les ressources identitaires fournies par la profession sont absentes ou fragiles ?
Les auteurs procèdent à une revue conceptuelle qui rassemble les multiples définitions et opérationnalisations du travail identitaire dispersées dans la littérature. Ils identifient trois dimensions fondamentales présentes dans toutes les approches : le travail identitaire est un processus actif (ce n'est pas une identification passive), il est déclenché par des perturbations (menaces, transitions, contradictions) et il vise à produire un sentiment de cohérence et de continuité. Ces trois dimensions constituent le socle commun sur lequel les auteurs construisent leur modèle intégré.
L'apport principal de l'article est de montrer que le travail identitaire opère dans tous les contextes de travail, y compris les emplois non qualifiés, le travail intérimaire, le travail informel et les occupations stigmatisées. Dans ces contextes, les ressources identitaires ne sont pas fournies par une institution professionnelle puissante : elles doivent être bricolées par l'individu lui même à partir de matériaux disponibles (compétences singulières, relations sociales, signification personnelle attribuée au travail). Ce bricolage identitaire est souvent invisible et sous valorisé.
Lepisto, Crosina et Pratt identifient plusieurs moteurs qui déclenchent et soutiennent le travail identitaire. Les menaces externes (automatisation, précarisation, stigmatisation) en sont un, mais pas le seul. Les transitions choisies (changement de carrière, entrepreneuriat), les contradictions internes (conflit entre identité personnelle et identité de rôle) et les aspirations de développement constituent d'autres moteurs. Cette cartographie des moteurs permet de comprendre pourquoi le travail identitaire est permanent : il ne se limite pas à des moments de crise.
Ce cadre théorique élargi est directement pertinent pour comprendre les effets de l'IA sur l'ensemble du spectre professionnel. Si le travail identitaire ne concerne pas uniquement les professions à forte identité, alors tous les travailleurs dont les tâches sont modifiées par l'IA engagent un effort de reconstruction identitaire. Cet effort mérite d'être reconnu et soutenu, y compris pour des populations habituellement peu étudiées : opérateurs de centres d'appels, rédacteurs, traducteurs, agents de tri.
Ne réservez pas l'accompagnement identitaire aux seuls cadres et professionnels diplômés. Vos collaborateurs en première ligne, dont les tâches sont les plus directement modifiées par l'IA, traversent eux aussi un travail identitaire exigeant. Reconnaissez explicitement la valeur de leur expertise d'usage, proposez leur des espaces pour articuler leur nouvelle contribution, et évitez de réduire l'accompagnement du changement à la seule formation technique.
Kauffmann (2004). L'invention de soi : une théorie de l'identité
Pratt et al. (2006). Constructing Professional Identity: The Role of Work and Identity Learning Cycles in the Customization of Identity among Medical Residents
Ashforth et al. (2008). Identification in Organizations: An Examination of Four Fundamental Questions
Référence : Lepisto, D. A., Crosina, E., & Pratt, M. G. (2015). Identity work within and beyond the professions: Toward a theoretical integration and extension. In A. Aparna, M. C. Bolino, K. G. Smith, & D. G. Goldsby (Eds.), The Oxford handbook of creativity, innovation, and entrepreneurship. Oxford University Press.
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