Cette étude analyse les pratiques discursives par lesquelles les travailleurs construisent du sens face à l'introduction de l'IA dans leur environnement professionnel. Les auteurs montrent que les métaphores, les récits et les catégorisations utilisés pour parler de l'IA déterminent en grande partie la manière dont elle est vécue.
Le langage comme fenêtre sur l'expérience
Quand un salarié dit « l'IA est mon assistant », il ne vit pas la même expérience que celui qui dit « l'IA est mon concurrent ». Les mots ne sont pas de simples étiquettes neutres posées sur une réalité préexistante : ils construisent cette réalité. Les auteurs prennent au sérieux cette dimension performative du langage pour comprendre comment les organisations vivent la transformation numérique.
Ancrage dans la théorie du sensemaking discursif
L'étude s'inscrit dans le courant du sensemaking discursif (Maitlis & Christianson, 2014) qui postule que le sens émerge dans et par le langage. Elle mobilise aussi les travaux sur les métaphores organisationnelles (Morgan, 1986) pour montrer que la manière de nommer l'IA oriente les comportements : un « outil » se maîtrise, un « collègue » se négocie, un « rival » se combat.
L'enquête : capter le discours en situation
Les chercheurs ont collecté des données discursives dans plusieurs organisations en cours d'adoption de l'IA : réunions d'équipe, conversations informelles, documents internes, posts sur les canaux de communication. Cette ethnographie linguistique permet de saisir le discours tel qu'il se fabrique dans l'interaction, pas tel qu'il est rationalisé après coup.
Trois registres discursifs dominants
L'analyse identifie trois registres. Le registre de la menace (vocabulaire guerrier, métaphores de survie) est associé à des comportements de résistance. Le registre de l'opportunité (vocabulaire entrepreneurial, métaphores de croissance) est associé à des comportements d'exploration. Le registre de la coexistence (vocabulaire relationnel, métaphores de collaboration) est associé à des comportements d'adaptation créative.
Le rôle du management dans l'orientation du discours
Un résultat particulièrement utile : les managers influencent fortement le registre discursif dominant dans leur équipe par les mots qu'ils utilisent eux mêmes. Un dirigeant qui parle systématiquement de l'IA en termes de « remplacement » et de « performance » installe un registre de menace. Celui qui parle de « collaboration » et de « complémentarité » ouvre l'espace à des réponses plus constructives. Faites attention aux mots que vous utilisez quand vous parlez de l'IA à vos équipes. Remplacez « l'IA va prendre en charge X » par « nous allons utiliser l'IA pour enrichir X ». Ce changement de vocabulaire n'est pas cosmétique : il oriente réellement la manière dont vos collaborateurs vivent la transformation.
Pour aller plus loin
Weick (2020). Sensemaking, Organizing, and Surpassing: A Handoff
Gioia et al. (1991). Sensemaking and Sensegiving in Strategic Change Initiation
Weick (2012). Organized Sensemaking: A Commentary on Processes of Interpretive Work
Référence : Talking about machines: Discursive sensemaking and workplace learning in the age of AI. (2024)
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