Cette étude du Journal of Management Studies montre que les professionnels confrontés à l'IA ne sont pas de simples victimes passives de l'automatisation. Ils déploient un travail aux frontières (boundary work) complexe pour redéfinir ce qui relève de leur compétence exclusive et ce qu'ils délèguent aux algorithmes.
Le débat médiatique sur l'IA et les professions se résume souvent à une question binaire : les professionnels seront ils remplacés par des algorithmes ? Faulconbridge, Sarabi et Cericola montrent que cette formulation est réductrice. Les professions ne sont pas des entités figées qui attendent passivement d'être soit préservées soit éliminées. Ce sont des groupes sociaux actifs, dotés de ressources institutionnelles et discursives, qui travaillent en permanence à maintenir et adapter les frontières de leur juridiction. L'IA constitue un nouveau défi à cette capacité d'adaptation, mais pas le premier.
Les auteurs mobilisent le concept de boundary work, issu des travaux de Gieryn et développé par Abbott dans son étude des professions. Le boundary work désigne les pratiques par lesquelles un groupe professionnel défend, étend ou redéfinit les frontières de son territoire de compétence. L'originalité de cette étude réside dans la notion d'« entrelacement » (intertwined boundary work) : les professionnels ne se contentent pas de tracer une frontière entre eux et l'IA, ils redéfinissent simultanément les frontières avec d'autres professions et avec les non-professionnels. Le travail aux frontières face à l'IA est donc un processus multi-directionnel.
L'étude repose sur une enquête qualitative approfondie auprès de professionnels de secteurs réglementés confrontés à l'introduction de l'IA. Les entretiens et l'observation permettent de saisir les stratégies en acte, et non seulement les discours officiels. Les auteurs analysent comment les professionnels négocient quotidiennement avec les outils d'IA : quelles tâches ils acceptent de déléguer, lesquelles ils retiennent jalousement, et comment ils justifient ces choix auprès de leurs clients, de leurs pairs et de leur hiérarchie.
Les résultats font apparaître trois formes distinctes de travail aux frontières. La première est la démarcation : les professionnels tracent une ligne nette entre ce que l'IA peut faire (traitement de données, pattern recognition) et ce qui exige une expertise humaine (interprétation contextuelle, jugement éthique). La deuxième est l'expansion : certains professionnels utilisent l'IA pour étendre leur territoire vers de nouvelles activités auparavant inaccessibles. La troisième est la monopolisation : le professionnel se positionne comme le seul acteur légitime pour interpréter et valider les outputs de l'IA, créant une nouvelle couche de compétence exclusive.
L'étude offre un contrepoint aux visions déterministes qui présentent l'IA comme un rouleau compresseur face auquel les professions sont impuissantes. Les professionnels disposent de ressources symboliques, institutionnelles et relationnelles pour façonner activement la manière dont l'IA s'insère dans leur travail. Cela ne signifie pas que le processus est indolore ni que tous réussissent, mais cela invalide l'idée d'une substitution mécanique et inévitable. Aidez vos collaborateurs à verbaliser ce qui constitue le cœur non automatisable de leur expertise. Cette clarification n'est pas un exercice théorique : c'est un acte stratégique qui leur permet de se repositionner activement face à l'IA plutôt que de subir son introduction. Un atelier de mapping des compétences, distinguant explicitement ce que l'IA fait bien de ce qui requiert un jugement humain, peut transformer la perception de menace en perception d'opportunité.
Nach et al. (). A Model of Individual Coping with Information Technology Challenges to Identity
Shonhe et al. (2025). Mitigating AI-Induced Professional Identity Threat and Fostering Adoption in the Workplace
Gull et al. (2023). Investigating the Role of Affective Job Insecurity in the Relationship between AI Identity Threat and Employee Well-Being
Référence : Faulconbridge, J., Sarabi, Y., & Cericola, S. (2024). How professionals adapt to artificial intelligence: The role of intertwined boundary work. Journal of Management Studies, 61(1). https://doi.org/10.1111/joms.12936
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