Ibarra et Petriglieri introduisent le concept de « jeu identitaire » (identity play) comme complément au travail identitaire. Là où le travail identitaire est orienté vers la résolution et la cohérence, le jeu identitaire est un espace d'exploration ludique où l'individu peut essayer des identités possibles sans engagement ni risque.
La littérature sur le travail identitaire (identity work) le présente comme un processus sérieux, orienté vers un but : maintenir, réparer ou transformer l'identité face à une perturbation. Ibarra et Petriglieri observent que cette conceptualisation, pour utile qu'elle soit, ne capture pas toutes les formes d'activité identitaire. Il existe des moments où les individus explorent des identités possibles sans intention de les adopter, de manière ludique et expérimentale. Cette dimension d'exploration libre est le « jeu identitaire ».
Le jeu identitaire se distingue du travail identitaire par plusieurs caractéristiques. Il est intrinsèquement motivé (on joue pour le plaisir d'explorer, pas pour résoudre un problème). Il est provisoire (les identités essayées n'engagent pas). Il se déroule dans des espaces protégés (ateliers, formations, contextes informels) où les conséquences sociales sont suspendues. Et il tolère l'incohérence : on peut essayer des identités contradictoires sans que cela menace le soi. Cette liberté d'exploration est précisément ce qui rend le jeu identitaire créatif et potentiellement transformateur.
Les auteurs identifient les conditions nécessaires pour que le jeu identitaire puisse avoir lieu. Il faut un espace « safe » où les normes habituelles sont suspendues. Il faut une distance par rapport aux rôles quotidiens (la routine est l'ennemi du jeu). Il faut des « matériaux identitaires » à disposition (modèles de rôle, récits, métaphores). Et il faut une temporalité spécifique : le jeu ne peut pas être permanent, il a besoin de parenthèses définies. Les formations, les retraites, les missions temporaires et les communautés de pratique sont des espaces propices au jeu identitaire.
Ibarra et Petriglieri ne proposent pas le jeu identitaire comme remplacement du travail identitaire mais comme son complément. Dans leur modèle, le jeu précède souvent le travail : on explore d'abord librement des identités possibles, puis on s'engage dans le travail sérieux de construction d'une nouvelle identité. Le jeu alimente le travail en fournissant des matériaux (découvertes, surprises, attirances) que le travail identitaire structure ensuite en un récit cohérent. Les deux processus sont donc complémentaires et séquentiels.
Ce cadre est directement applicable aux situations où des professionnels doivent se repositionner face à l'IA. Plutôt que d'exiger immédiatement un « travail identitaire » (redéfinissez votre rôle !), les organisations pourraient d'abord offrir des espaces de jeu identitaire : missions exploratoires, hackathons, projets pilotes sans enjeu, communautés de pratique informelles. Ces espaces permettent aux individus de découvrir des affinités et des possibilités avant de s'engager dans une reconstruction identitaire formelle.
Créez des espaces d'expérimentation identitaire dans votre organisation : des projets pilotes sans enjeu de performance, des missions d'exploration courtes, des communautés de pratique informelles autour de l'IA. Ces espaces de « jeu » permettent à vos collaborateurs de découvrir de nouvelles facettes de leur identité professionnelle sans la pression d'un engagement définitif. C'est souvent dans ces espaces protégés que naissent les vocations les plus durables.
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Référence : Ibarra, H., & Petriglieri, J. L. (2010). Identity work and play. Journal of Organizational Change Management, 23(1), 10–25. https://doi.org/10.1108/09534811011017180
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