Cette étude examine comment les travailleurs redéfinissent activement leur identité professionnelle dans des environnements où l'IA prend en charge une partie de leurs tâches. Les auteurs montrent que cette redéfinition n'est pas subie mais activement construite à travers un processus qu'ils nomment « occupational identity crafting ».
Imaginez un traducteur dont la machine traduit mieux que lui, un comptable dont le logiciel détecte les anomalies plus vite, un radiologue dont l'algorithme repère les tumeurs avec plus de précision. Que reste-t-il de leur identité professionnelle quand la compétence qui les définissait est déléguée à un système ? Ce n'est pas un scénario futuriste : des millions de travailleurs vivent déjà cette expérience.
Les auteurs opèrent une synthèse originale entre deux courants de recherche qui dialoguaient peu. L'identity work (Sveningsson & Alvesson, 2003) décrit les efforts que les individus déploient pour maintenir un récit de soi cohérent. Le job crafting (Wrzesniewski & Dutton, 2001) montre comment les salariés modifient activement leur poste. En les combinant, les auteurs proposent le concept d'occupational identity crafting : la transformation conjointe du travail et de l'identité.
L'étude repose sur des entretiens approfondis avec des professionnels de secteurs variés confrontés à l'automatisation partielle de leur activité par l'IA. L'analyse interprétative phénoménologique (IPA) permet de saisir l'expérience vécue dans sa complexité, au delà des déclarations de surface.
L'analyse révèle trois stratégies principales. La première consiste à se repositionner en superviseur de l'IA (« je suis celui qui vérifie et valide »). La deuxième consiste à se spécialiser dans ce que l'IA ne fait pas (les cas complexes, la relation humaine). La troisième consiste à se redéfinir comme orchestrateur (« je coordonne humains et machines »). Chaque stratégie implique un travail narratif intense.## Les conditions qui favorisent un crafting réussiL'étude identifie que le crafting identitaire réussit mieux quand l'organisation offre de l'autonomie, quand les pairs valident les nouvelles identités revendiquées et quand l'individu dispose de ressources narratives (formations, récits de rôle modèle). En l'absence de ces conditions, le crafting échoue et laisse place à la détresse identitaire.
Proposez à chacun de vos collaborateurs exposés à l'IA un temps de réflexion accompagnée pour reformuler son rôle. Ne leur demandez pas simplement de « s'adapter » : aidez les à construire un nouveau récit professionnel qui intègre l'IA comme partenaire plutôt que comme rival.
Mirbabaie et al. (2021). The Rise of Artificial Intelligence, Understanding the AI Identity Threat at the Workplace
Jussupow et al. (2018). AI Changes Who We Are, Doesn't It? Intelligent Decision Support and Physicians' Professional Identity
Scarbrough et al. (2024). The AI of the Beholder: Intra-professional Sensemaking of an Epistemic Technology
Référence : Who am I with AI? Occupational identity crafting in human-AI workplaces. (2024).
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