Nach et Lejeune ont construit un modèle théorique qui explique comment les individus réagissent lorsqu'une technologie menace leur identité professionnelle. Leur travail révèle que la réponse n'est ni uniforme ni prévisible : elle dépend de la manière dont chacun perçoit le lien entre son métier et l'outil imposé.
Le contexte : des technologies qui changent les métiers en profondeurDepuis les années 2000, les organisations multiplient les déploiements de systèmes intégrés (ERP, CRM, plateformes collaboratives) qui modifient radicalement les routines de travail. Ces technologies ne se contentent pas de remplacer un outil par un autre : elles redistribuent les compétences valorisées, redéfinissent les frontières entre les postes et transforment les critères de performance. Pour certains professionnels, ce n'est pas seulement leur manière de travailler qui est bousculée, c'est la définition même de ce qu'ils sont au travail.
Nach et Lejeune s'appuient sur les travaux de Breakwell (1986) sur les menaces identitaires et sur la théorie du coping de Lazarus et Folkman (1984). Leur intuition est la suivante : quand un système d'information contredit l'image qu'un individu se fait de son expertise, une dissonance s'installe. L'individu doit alors mobiliser des stratégies pour réduire cette tension, exactement comme il le ferait face à un stress psychologique. L'originalité de leur modèle est d'appliquer ce cadre au domaine spécifique des technologies de l'information.
Le modèle postule que la réponse de l'individu dépend de deux évaluations successives. La première consiste à déterminer si la technologie constitue effectivement une menace pour l'identité (évaluation primaire). La seconde consiste à jauger les ressources disponibles pour faire face (évaluation secondaire). Selon le résultat de ces évaluations, la personne adopte des stratégies variées : adaptation active, résistance, réinterprétation positive ou désengagement.
Le modèle distingue plusieurs familles de réponses. Certains individus redéfinissent leur rôle en intégrant la technologie à leur identité (« je suis un expert augmenté »). D'autres résistent en sabotant le système ou en contournant ses fonctionnalités. D'autres encore se désengagent psychologiquement du travail pour protéger une identité investie ailleurs. Cette diversité de réponses explique pourquoi un même outil provoque de l'enthousiasme chez certains et de la souffrance chez d'autres.
La force de ce cadre tient à sa capacité à intégrer les dimensions cognitives, émotionnelles et comportementales de la réponse individuelle. Sa limite est qu'il reste théorique : les auteurs n'ont pas testé empiriquement toutes les relations proposées. Les recherches ultérieures sur l'IA au travail (notamment celles de Mirbabaie et al., 2021) s'inscrivent directement dans la continuité de ce modèle, en testant ses propositions sur des technologies plus récentes.
Avant de déployer une technologie nouvelle, cartographiez les identités professionnelles en jeu dans votre équipe. Identifiez les personnes dont l'expertise ou le statut repose sur des compétences que l'outil va transformer, puis proposez leur un accompagnement spécifique qui reconnaît ce que le changement leur coûte sur le plan identitaire.
Jussupow et al. (2018). AI Changes Who We Are, Doesn't It? Intelligent Decision Support and Physicians' Professional Identity
Selenko et al. (2022). Artificial Intelligence and the Future of Work: A Functional-Identity Perspective
Duraipandi et al. (2026). *From Implementer to Strategic Agent: Identity Work of Middle Managers amid AI Infusion
Référence : Nach, H., & Lejeune, A. (2010). A model of individual coping with information technology challenges to identity. Computers in Human Behavior, 26(3), 396 à 405.
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