Wanda Orlikowski propose dans cet article influent une perspective sociomatérielle qui refuse la séparation entre le technique et le social. Elle montre que les technologies ne sont pas des outils neutres « ajoutés » aux pratiques humaines : elles sont constitutives de ces pratiques et inséparables du tissu organisationnel.
La recherche organisationnelle traite souvent la technologie et le social comme deux domaines séparés qui « interagissent » : d'un côté les outils, de l'autre les humains. Orlikowski rejette ce dualisme en s'appuyant sur les travaux de Barad et Latour pour proposer une ontologie de l'enchevêtrement (entanglement). La technologie et le social ne sont pas des entités préexistantes qui entrent en relation : ils se constituent mutuellement dans et par les pratiques quotidiennes. Un tableur n'existe comme technologie qu'à travers les pratiques de ses utilisateurs, et ces pratiques n'existent que dans leur relation avec le tableur.
Le concept central de l'article est celui de « pratiques sociomatérielles » : des configurations émergentes dans lesquelles le matériel (technologies, objets, corps) et le social (significations, normes, relations) sont inextricablement mêlés. Orlikowski ne dit pas que la technologie « influence » les pratiques (vision déterministe) ni que les humains « façonnent » la technologie (vision volontariste). Elle dit que technologies et humains se co-constituent dans des agencements dont les propriétés émergent de la relation et ne préexistent dans aucun des deux termes isolés.
Cette perspective a des implications profondes pour la recherche. Étudier la technologie « en elle même » ou les humains « indépendamment de leurs outils » est une abstraction qui manque l'essentiel : c'est dans l'agencement, dans la pratique concrète, que se produisent les phénomènes intéressants. Orlikowski préconise des méthodes d'observation qui suivent les pratiques en situation plutôt que de séparer artificiellement variables technologiques et variables humaines.
L'approche sociomatérielle est particulièrement pertinente pour comprendre l'IA au travail. L'IA n'est pas un outil neutre qui « s'ajoute » aux pratiques existantes : elle reconfigure les pratiques elles mêmes. Un analyste financier qui utilise l'IA ne fait pas « la même chose avec un outil en plus » : il fait quelque chose de fondamentalement différent, dans un agencement sociomatériel nouveau. Son identité professionnelle, ses compétences pertinentes, ses relations avec ses collègues : tout est reconfiguré simultanément.
La perspective sociomatérielle permet de dépasser le débat stérile « l'IA est elle un outil au service de l'humain ou une menace pour l'humain ? ». Dans un cadre sociomatériel, cette question est mal posée car elle présuppose une séparation entre l'humain et l'outil. En réalité, l'IA et le travailleur se constituent mutuellement dans de nouvelles configurations pratiques dont les propriétés (bénéfiques ou néfastes) émergent de l'agencement spécifique, non de la technologie « en soi ».
Cessez de penser l'IA comme un « outil » que l'on ajoute à des pratiques existantes. Pensez la comme un élément qui reconfigure les pratiques elles mêmes. Quand vous évaluez l'impact de l'IA, observez les nouvelles configurations de travail qui émergent (qui fait quoi, avec qui, comment, pour quel sens) plutôt que de chercher à mesurer ce que l'IA « enlève » ou « ajoute » aux pratiques anciennes. C'est dans cette reconfiguration que se jouent les vrais enjeux.
Floridi (2014). The Fourth Revolution: How the Infosphere is Reshaping Human Reality
Winner (1980). Do Artifacts Have Politics?
Markus (1983). Power, Politics, and MIS Implementation
Référence : Orlikowski, W. J. (2007). Sociomaterial practices: Exploring technology at work. *Organization Studies*, 28(9), 1435–1448. https://doi.org/10.1177/0170840607081138
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